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En 1975, la dictature de Francisco Franco a pris fin et l’Espagne a fait ses premiers pas prudents vers la démocratie. On n’est pas encore arrivé à un véritable traitement du passé, et il arrive donc régulièrement que des échos du passé réapparaissent. Même après cinquante ans, le Caudillo jette toujours son ombre sur l’avenir du pays. Pour certains jeunes influenceurs d’extrême droite, il est aussi un exemple brillant. Pour Eva Vlaardingerbroek, il est le sauveur de la civilisation chrétienne en Espagne, pour Dries Van Langenhove et Jack Posobiec, un modèle politique à suivre.
Francisco Franco Bahamonde (1892-1975), généralissime et chef de l’État espagnol de 1939 à 1975, demeure une figure profondément clivante. Pour la gauche et les démocrates, il incarne la dictature, la répression et les dizaines de milliers d’exécutions politiques. Pour une partie de l’extrême droite internationale contemporaine, il est devenu un héros cultuel, symbole de résistance victorieuse face au communisme, à la décadence libérale et à la menace existentielle pesant sur la civilisation chrétienne et nationale. Ce statut de « Caudillo » mythique ne relève pas d’une nostalgie historique innocente : il repose sur une réactivation délibérée du mythe de la croisade, dont Herbert R. Southworth (1908-1999) a démontré, dès 1963, qu’il s’agissait d’une construction propagandiste, et que Paul Preston (1946- ) a replacé, dans ses travaux dont Architects of Terror (2023) et Perfidious Albion (2024), au cœur d’une paranoïa antisémite, conspirationniste et d’un jeu géopolitique cynique.
L’historien américain Herbert Southworth, dans Le mythe de la croisade de Franco (1964) démonte la fabrication du récit officiel franquiste. Ce que le régime a présenté comme une « croisade nationale » – une guerre sainte pour sauver l’Espagne catholique de la « bête judéo-maçonnique-bolchevique » – n’était pas une interprétation spontanée, mais une propagande délibérée orchestrée dès les premiers mois du soulèvement militaire. Southworth montre comment des propagandistes comme le père Juan Tusquets (1901-1998), la hiérarchie ecclésiastique et la presse phalangiste ont transformé un coup d’État contre un gouvernement légitime en mission divine. Franco, militaire pragmatique, a adopté ce bricolage idéologique pour unifier son camp autour de l’« anti-Espagne ». Paul Preston, dans Architects of Terror, révèle que le cœur de cette idéologie était profondément paranoïaque et antisémite. Malgré la présence infime de Juifs et de francs-maçons, Franco croyait à une conspiration judéo-maçonnique-bolchevique mondiale. Cette fiction a justifié la terreur systématique. Dans Perfidious Albion, Preston analyse également l’hypocrisie britannique : la politique officielle de « non-intervention » a en réalité favorisé Franco, tandis qu’une partie de la classe dirigeante conservatrice soutenait discrètement les nationalistes.
Selon l’historien espagnol Juan José Morales Ruiz dans Franco y la masonería. Un terrible enemigo que no se rinde jamás (2022), le rôle des Juifs dans la franc-maçonnerie, au sein de l’idéologie de Franco, n’est pas décrit comme une réalité historique objective, mais comme un mythe conspirationniste central et obsessionnel, hérité de vieilles théories antisémites et antimaçonniques européennes. Dans l’idéologie franquiste, les Juifs n’étaient pas simplement « présents » dans la maçonnerie : ils en étaient la force motrice occulte, l’élément dirigeant qui utilisait les loges maçonniques comme outil pour imposer un nouvel ordre mondial anti-chrétien, libéral, capitaliste et communiste à la fois. La franc-maçonnerie devenait ainsi l’incarnation visible du « péril juif » en Espagne. Cette construction discursive, basée sur des théories conspirationnistes « rancies mais très efficaces », a servi à justifier une répression féroce contre les maçons (et, dans une moindre mesure, contre les Juifs) et à maintenir une unité idéologique artificielle autour de la figure du Caudillo. Morales Ruiz déconstruit ce mythe comme une falsification historique paranoïaque, sans fondement réel, mais extrêmement fonctionnelle.
Au cœur du régime se trouve un totalitarisme franquiste sui generis, avec toutess ses caractéristiques : parti unique (Movimiento Nacional), censure absolue, rééducation idéologique, suppression des libertés et des autonomies régionales. Preston décrit cette terreur comme une extermination préventive au service des élites traditionnelles. Southworth montre que la propagande de la « croisade » justifiait cet embrigadement total, sacralisant le pouvoir du Caudillo. Ce totalitarisme a bénéficié d’un soutien international décisif. Adolf Hitler et Benito Mussolini ont apporté une aide militaire massive : Hitler envoya la Légion Condor (avions, pilotes, chars) qui testa ses tactiques (bombardement de Guernica en 1937) ; Mussolini engagea près de 70 000 soldats italiens. Sans cette intervention de l’Axe, la victoire franquiste aurait été improbable.
Le rôle de l’Église catholique fut encore plus central et structurel. La politique anticléricale sous la Seconde République (1931-1936) avait créé un traumatisme profond. La hiérarchie catholique, déjà hostile à la République laïque, vit dans le soulèvement du 18 juillet 1936 une chance de reconquérir son influence. La lettre collective des évêques espagnols du 1er juillet 1937 qualifia officiellement la guerre de « croisade » pour la défense de la religion, de la patrie et de la civilisation chrétienne contre le « communisme athée ». Cette déclaration légitima moralement la rébellion et transforma la violence nationaliste en devoir sacré. Le Vatican, sous Pie XI puis Pie XII, reconnut très rapidement le gouvernement de Burgos. Pie XII salua Franco comme « le sauveur de la chrétienté ». Le Concordat de 1953 accorda à l’Église des privilèges extraordinaires : contrôle de l’enseignement, censure morale, financement public massif, exemption fiscale et reconnaissance du mariage canonique. En retour, l’Église devint le principal pilier idéologique du régime, justifiant la répression et diffusant la propagande franquiste.
La béatification des martyrs de la guerre civile espagnole reste l’un des plus vastes chantiers de sainteté du XXe siècle. Entre 1936 et 1939, environ 6 800 à 8 000 clercs, religieux et laïcs catholiques furent assassinés en zone républicaine lors de la « Terreur rouge », souvent avec une extrême violence, in odium fidei. Depuis les années 1980, l’Église a béatifié plus de 2 250 d’entre eux (dont 498 en une seule cérémonie par Benoît XVI en 2007, et d’autres vagues sous François et Léon XIV, comme 124 à Jaén en 2025). Elle insiste sur le caractère exclusivement religieux de leur martyre et sur leur pardon. Pourtant, ce processus est vivement critiqué pour son caractère unilatéral et partisan. Il honore presque exclusivement les victimes du camp républicain, tout en passant largement sous silence les prêtres et catholiques exécutés par les forces nationalistes franquistes (notamment au Pays basque ou en Catalogne). Associations de victimes du franquisme et historiens y voient une mémoire sélective des « vainqueurs », qui ravive les divisions, humilie les familles des républicains et sert une lecture idéologique proche du récit franquiste. L’Église, qui soutint massivement le soulèvement de 1936, n’a jamais demandé pardon pour ce rôle, rendant ces béatifications perçues comme discriminatoires et politiquement chargées.
Une partie de la bourgeoisie britannique, par anticommunisme et intérêts économiques, toléra ou soutint indirectement Franco, comme le détaille Preston dans Perfidious Albion. C’est dans ce cadre que Jack Posobiec érige Franco en modèle. Avec son « Franco Friday » et le livre Unhumans, il présente le Caudillo comme un grand homme opposé aux « unhumans », reprenant la rhétorique de la croisade. Dries Van Langenhove reprend le même imaginaire avec intensité. Il appelle à « un autre Franco » et poste « FRANCO FRANCO FRANCO », regrettant que le Caudillo ait été « trop clément ». Nationaliste ethnique, il lie la dictature à la lutte contre le « grand remplacement ». Son admiration pour la lutte antibolchevique s’étend aux volontaires européens, y compris ceux du Waffen-SS, qui combattirent à Stalingrad et sur le front de l’Est contre le bolchevisme – une continuité idéologique avec la « croisade » franquiste. Il voit en ces combattants un héroïsme européen face à la menace communiste, vision qu’il transpose aujourd’hui à la remigration.
Eva Vlaardingerbroek défend Franco comme protecteur de la foi catholique contre les communistes. Elle voit dans le franquisme un modèle catholique, hiérarchique et anti-libéral. Ces trois figures réactivent le mythe démoli par Southworth et contextualisé par Preston. Ensemble, ils transforment Franco en symbole d’une « croisade » inachevée contre le multiculturalisme et le déclin. Ce culte repose sur une révision sélective : crimes minimisés, bienfaits économiques exagérés. Southworth et Preston montrent que ce discours justifiait l’autoritarisme totalitaire au nom d’une guerre existentielle fabriquée, avec l’appui massif de Hitler, Mussolini, de l’Église catholique espagnole, du Vatican et d’intérêts conservateurs britanniques. Historiquement, le franquisme a conduit à l’isolement, à la corruption et à une transition douloureuse. Politiquement, il légitime aujourd’hui des discours illibéraux. Le Caudillo n’est plus un fantôme du passé : il est un modèle pour l’avenir pour certains. En conclusion, Francisco Franco incarne pour l’extrême droite le triomphe de la volonté nationale. Posobiec en fait un manuel anti-communiste, Van Langenhove un rempart identitaire (complété par son admiration pour les combattants antibolcheviques du front de l’Est), Vlaardingerbroek un défenseur de la foi catholique. Pourtant, les analyses de Southworth et Preston rappellent que ce culte repose sur un mythe : la « croisade » masquait la paranoïa antisémite, le totalitarisme, et le soutien décisif de Hitler, Mussolini et surtout de l’Église catholique. Franco continue de hanter le débat, rappelant que les mythes ressuscitent quand l’idéologie l’emporte sur l’histoire réelle.