Par Pepijn van Erp et Peter Zegers

Si on ne fait pas attention, le monde se dirigera rapidement vers une société totalitaire engendrée par une formation de masse, une sorte d’état hypnotique dans lequel une grande partie de la population est censée se trouver. C’est le message alarmiste que nous livre Mattias Desmet, professeur de psychologie clinique à l’Université de Gand, dans son livre The Psychology of Totalitarianism [La psychologie du totalitarisme] (2022). Dans ce livre, le professeur place son appel au secours dans une large perspective historique. En effet, selon le professeur, la cause profonde de cette évolution réside dans la “vision du monde réductionniste et matérialiste” qui caractériserait le monde occidental moderne, en marche rapide vers le “transhumanisme”.

Bien que les déclarations de Desmet sur les précautions contre le Covid aient suscité de nombreuses critiques de la part des factcheckeurs depuis un certain temps déjà, ce n’est que récemment qu’il a vraiment fait l’objet de critiques sévères. Lors d’une tournée de divers talk-shows et podcasts américains pour promouvoir la traduction anglaise de son livre, il a également été invité dans l’émission Infowars d’Alex Jones. L’apparition dans l’émission de ce conspirationniste condamné et en plus l’énoncé de déclarations plutôt radicales sur la chirurgie à cœur ouvert sous hypnose ont provoqué un boom d’articles critiques dans les médias flamands. Cela pourrait avoir des conséquences fâcheuses pour Desmet, puisque deux enquêtes sur ses activités ont été annoncées par l’Université de Gand.

Covid

Depuis le début de la crise du covid, Desmet était déjà connu comme un fervent critique des mesures contre la diffusion du Covid-19. Il a par exemple contribué au volume De pandemische chaos [Le chaos pandémique] (2021) édité par Dick Bijl, dans lequel plusieurs universitaires critiquaient la politique des différents gouvernements dans la lutte contre le virus. Dans sa contribution intitulée De dolle dans van de coronacijfers [La danse folle de chiffres sur le Covid], Desmet a évoqué ce qu’il considère comme une méthode erronée de traiter les statistiques et les chiffres.

Il était également l’un des six penseurs anticonformistes à s’exprimer dans la série documentaire Tegenwind (2021). Il y dit beaucoup de choses déjà qui seront discutées plus tard plus en détail dans son livre. L’épisode avec Desmet peut être résumé ainsi : Le Covid-19 n’est pas tellement plus grave ou mortel que la grippe saisonnière ; le coût des mesures de confinement dépasse largement les avantages ; et le vaccin est inefficace. Les mesures du gouvernement ne sont donc destinées qu’à nous préparer à l’introduction d’un système de contrôle totalitaire et répressif. Selon Desmet, ceux qui ne s’en rendent pas compte souffrent de psychose de la peur et sont victimes d’une formation de masse.

Le site Tegenwindmolen, où l’on peut trouver de nombreuses critiques de la série, résume ainsi l’épisode avec Desmet : “Cette réalité parallèle de Desmet en tant que covidosceptique ne tient pas debout de sorte qu’il n’y a pratiquement aucun moyen de réfuter les insinuations de cet homme. Nous n’avons pas non plus trouvé d’étude scientifique pour étayer ses réflexions et anecdotes personnelles. Ceux qui choisissent de prendre l’homme au sérieux entrent dans un récit dont l’équilibre est extrêmement précaire, à la limite de la pensée conspirationniste.”

La théorie du complot

Selon Desmet, il n’y a pas forcément un plan préconçu derrière la formation de masse. Les leaders eux-mêmes peuvent être sous influence, auquel cas il s’agit plutôt d’un phénomène émergent. Lors d’un longue entretien avec son ami Brecht Arnaert, il semblait laisser échapper quelques mots sur une élite malveillante lorsqu’il s’agit de puissantes institutions financières. Selon lui, beaucoup de gens ferment les yeux sur le mal à grande échelle, mais le simple fait de mentionner le nom de certaines familles amène les gens à crier tout de suite qu’il s’agit d’une théorie du complot. Il ne les nomme donc pas, souriant tout en notant que “personne ne peut douter que des pratiques de très grande envergure ont eu lieu, des formes de manipulation de très grande envergure.” Sommes-nous trop soupçonneux si nous pensons qu’il pensait ici, par exemple, aux familles dont le nom commence par un “R” et se termine par “othschild” ou “ockenfeller” ? Arnaert propage de telles théories de la conspiration depuis un certain temps, et lors d’une conversation ultérieure avec Desmet – au “barbecue des dissidents” en juillet – il promet à Mattias de lui donner Les 13 lignées sataniques de Robin de Ruiter, un livre carrément antisémite.

Le point de vue exact de Desmet sur ces théories de conspiration rances reste flou, même s’il a eu de maintes occasions de s’exprimer clairement contre elles. Plus récemment, il a partagé la scène d’Ahoy à Rotterdam avec Brecht Arnaert et Marcel Messing, un autre diffuseur notoire de ces théories du complot antisémites. Il y a eu ensuite même des interpellations au parlement néerlandais. Une personne bien-pensante prendrait clairement ses distances avec de tels types. La “manière douce et connectée de s’exprimer” que Desmet prétend poursuivre apparaît ici plutôt comme un détournement du regard.

En 2020, Mattias Desmet a reçu le prix Skeptische Put* [Puits Sceptique] de SKEPP pour ses propos covidosceptiques. Geerdt Magiels écrivait dans le rapport du jury de l’époque : “Nous laissons les réflexions pseudo-philosophiques sur l’émergence d’une dictature, sur la ‘formation des masses’ et la ’totalisation’ (dans des comparaisons avec le Troisième Reich et en utilisant habilement les songeries d’une figure d’autorité comme Hannah Arendt) entièrement au compte de ce psychologue. Ce sont des opinions avec lesquelles on peut plus ou moins être d’accord mais qui, étant donné le terrain glissant scientifique sur lesquels elles sont construites, il vaudrait peut-être mieux ne pas les considérer comme directionnelles.” Dans cet article, nous aimerions examiner certaines de ces “réflexions pseudo-philosophiques” de Desmet.

Professeur négligent

Dans How Galileo’s measurements led to the gas chambers, or the shocking sloppiness of Mattias Desmet (publié sur Kloptdatwel.nl), nous avons montré que la gaffe commise lors de l’émission d’Alex Jones n’était pas un cas rare de négligence de la part de Desmet, mais que tout son livre en est truffé. Nous avons laissé de côté les déclarations spécifiques sur l’effet covid pour la plupart. Dans son livre, Desmet soutient que la crise du covid est aussi plus une manifestation accidentelle de la formation des masses, elle aurait pu surgir autour d’une autre crise globale, pensez au problème du climat.

La première chose que nous avons remarquée, c’est son traitement peu soigné des citations et des sources. Il s’est souvent avéré assez difficile de trouver les citations qu’il a données dans les sources originales. Celles-ci étaient aussi régulièrement incomplètes, ce qui en déformait considérablement le sens. Desmet semble avoir très peu d’affinités avec les travaux des anthropologues, des philosophes et des historiens, car il n’aborde pas les discussions qui se déroulent dans ces domaines professionnels depuis au moins un siècle. Le professeur gantois applique sa propre interprétation idiosyncrasique de l’œuvre de ses principaux maîtres et ignore les commentaires critiques des spécialistes. Comme si rien n’avait été publié dans le domaine de la psychologie sociale depuis Gustave Le Bon, comme si rien n’avait été écrit sur le totalitarisme depuis Hannah Arendt, et comme si aucun livre sérieux sur les horreurs du stalinisme n’avait été publié depuis L’Archipel du Goulag d’Alexandre Soljenitsyne (1973).

Toute la théorie de Desmet est basée sur une analogie superficielle avec la montée du nazisme et du stalinisme. Il n’explique nulle part pourquoi la montée de ces idéologies peut être comparée à notre époque. Elle se résume à la vague idée que le nazisme, le stalinisme et les mesures contre le Covid-19 sont tous issus de la même “science mécaniste et rationaliste”, telle qu’elle a façonné l’Europe depuis le XVIe siècle.

Cependant, selon Desmet, les dernières découvertes en physique enseignent que ces vues sont dépassées et que nous devons “transcender la raison” et trouver un accès à “l’essence” des choses par le biais du mysticisme et de la poésie. Selon nous, il a mal compris la théorie du chaos, la mécanique quantique et la théorie des systèmes et commet de toute façon un faux pas en voyant dans la description de la réalité un modèle d’organisation de la société (le faux pas naturaliste).

Si le déroulement automatique du processus qu’il décrit était effectivement correct, il est étrange que cette évolution n’ait eu lieu qu’en Allemagne et en Russie. Qu’en est-il des pays les plus industrialisés comme les États-Unis et la Grande-Bretagne ? Pourquoi aucune formation de masse ayant conduit au totalitarisme n’y a-t-elle vu le jour ? Desmet ne répond pas à cette question ; en fait, la question ne lui vient même pas à l’esprit. Apparemment, il a un angle mort pour les développements qui n’entrent pas dans son cadre idéologique.

Hypnose et chirurgie à cœur ouvert

Nous ne nous étendrons pas ici sur toutes les erreurs que nous avons trouvées dans le livre de Desmet et nous n’en soulignerons que deux qui illustrent la façon dont il traite ses sources. Tout d’abord, la question qui a déjà été largement couverte par les journaux : Dans l’émission d’Alex Jones du 2 septembre 2022, Desmet affirmait avoir vu de ses propres yeux que des opérations à cœur ouvert étaient pratiquées dans des hôpitaux universitaires belges, au cours desquelles seule l’hypnose était utilisée pour maintenir le patient calme et à l’abri de la douleur. Selon lui, aucun anesthésiant n’était utilisé lors de ces opérations.

Il devait ensuite admettre que ce n’était pas vraiment le cas. L’un d’entre nous a immédiatement remarqué cette impossibilité médicale et, dès le lendemain, il a publié un message sur Twitter, écrit un blog à ce sujet et demandé des éclaircissements à M. Desmet par e-mail (il n’a d’ailleurs jamais reçu de réponse). Plusieurs journalistes ont ensuite repris cette histoire.

Vraisemblablement, Desmet sentait déjà venir les ennuis et a publié un message sur sa page Facebook le 5 septembre dans lequel il admettait ne pas avoir assisté lui-même à une telle opération, mais avoir vu un documentaire à ce sujet à la télévision belge. Il avait corrigé son erreur “immédiatement, avant même que les grands médias n’en parlent !”, s’est-il autoproclamé comme quelqu’un qui admet ses erreurs avec magnanimité, plus tard dans plusieurs podcasts. Donc oui, c’était en réalité environ deux heures avant que la VRT ne publie un article détaillé à ce sujet et probablement après que Desmet ait trouvé dans sa boîte aux lettres des courriels de journalistes posant des questions sur sa participation à l’émission d’Alex Jones.

Cependant, il a insisté sur le fait que de telles opérations avaient été pratiquées et a publié plusieurs articles à ce sujet avec de prétendues références à de telles opérations. En les vérifiant, on s’est aperçu qu’il s’agissait toujours d’anesthésies locales ou qu’il ne s’agissait pas d’opérations à cœur ouvert, mais de procédures chirurgicales beaucoup plus légères. Dans la réfutation de ses critiques, Desmet avait d’abord utilisé un lien vers un article du site de la VRT. Mais après que l’un d’entre nous ait montré sur Twitter que ce post mentionnait à nouveau l’hypnose en plus de l’anesthésie locale, il l’a tacitement remplacé par un autre post du Het Nieuwsblad de 2003. Toutefois, cet article ne portait pas sur une opération à cœur ouvert, mais sur une intervention urologique.

D’ailleurs, le médecin de l’hôpital universitaire de Liège – le professeur Marie-Elisabeth Faymonville – qu’il mentionne, avait déjà déclaré aux médias qu’une opération sans anesthésie était tout simplement impossible. Cette affirmation a également été confirmée par tous les autres spécialistes à qui l’on a demandé leur avis. Il s’avère que Desmet lui-même avait déjà déclaré dans une interview il y a deux ans que quelqu’un lui avait fait remarquer qu’il avait tort à ce sujet ! Pourtant, Desmet persiste dans son opinion. Selon lui, il existe probablement aujourd’hui une sorte de formation de masse parmi les médecins spécialistes et ils mènent une campagne orchestrée contre ses vues révolutionnaires.

Expériences d’accord

À notre grande surprise, nous avons également constaté que Desmet commet d’énormes erreurs dans son propre domaine, la psychologie, par exemple avec les expériences d’accord de Solomon Asch (1907-1996). Le lecteur les connaît peut-être : dans un groupe de huit sujets, Asch a demandé à plusieurs reprises à chaque participant de dire à l’auditoire lequel de trois segments de ligne est de longueur égale à un autre segment de ligne montré. L’essentiel est que seul le dernier participant est un véritable sujet de test ; les sept autres dans chaque groupe ont reçu d’Asch l’instruction de donner parfois une réponse particulière qui est manifestement fausse. Régulièrement, le véritable sujet de l’expérience s’avère être d’accord avec le jugement erroné des autres.

On s’attendrait certainement à ce que quelqu’un qui présente ces expérimentations comme une justification de sa propre théorie se penche sérieusement sur le contexte et les objectifs de cette recherche. Or, Desmet se révèle être dans l’erreur sur presque tous les fronts. Il insiste notamment sur le fait que “seulement” 25 % des sujets s’en tenaient systématiquement à la réponse majoritairement correcte et n’étaient donc pas dupes de l’opinion de la majorité. Il oublie de mentionner que la proportion de sujets qui suivaient très souvent la majorité alors qu’elle se trompait intentionnellement n’était pas non plus très importante (14 sur 50 ont suivi la majorité dans plus de 6 cas manipulés sur 12).

Ce que Desmet ne dit pas non plus, c’est qu’Asch a fait des expériences similaires où il n’y avait pas de majorité unanime pour le mauvais segment de ligne, mais où au moins un autre candidat initié indiquait le bon segment de ligne. Dans ces conditions, les sujets étaient beaucoup, beaucoup moins susceptibles de suivre le mauvais jugement de la majorité.

Les principales conclusions d’Asch sont de toute façon ignorées dans de nombreux articles. Desmet n’est pas le seul à s’y adonner, mais dans son cas, il est frappant que les résultats aillent exactement à l’encontre de ses idées sur la formation des masses. En effet, pour Solomon Asch (et ses contemporains), ces expériences étaient précisément la preuve du pouvoir de l’indépendance, même dans des circonstances où le jugement indépendant est soumis à une forte pression.

Réfutation

En réponse à ses critiques, Desmet a écrit une longue réfutation en anglais dans laquelle le lecteur apprend remarquablement peu sur la nature des critiques de ses adversaires. C’est une grande litanie sur la grande injustice faite à Desmet par les médias de l’establishment, qui sont tous prétendument impliqués dans une campagne orchestrée contre sa personne. Selon lui, tous les détracteurs ont des intentions néfastes et ne cherchent qu’à le faire taire. Il ne reconnaît aucune erreur ou faute. Il a même affirmé : “Avec mon travail, il fallait chercher profondément pour attraper une erreur.” Pour nous, cependant, cela ne s’est pas avéré très difficile.

Malheureusement, Desmet n’a toujours pas répondu à notre critique détaillée ni à celle des universitaires de la Karl Jaspers Society, qui ont vu, à l’improviste, un rendez-vous avec Desmet pour discuter de son livre annulé sans qu’il donne la moindre explication. La seule façon dont il a répondu à notre article a été sur sa page Facebook (23 septembre). Il a écrit : “Hahaha. Intéressant. Donne un bon aperçu du style argumentatif de Skepp”. Au lieu d’aborder ce que nous avons soulevé, il a choisi de se moquer de nous. Et cela de la part de quelqu’un qui se vante de son humanité et de ses principes éthiques élevés, qu’il aime tant mettre en avant lorsqu’on l’accuse de vouloir être l’invité des semeurs de haine d’extrême droite.

  • Depuis 1996, SKEPP (Cercle d’étude pour l’évaluation critique des pseudo-sciences et du paranormal) décerne chaque année deux prix à des non-membres, à savoir le Sixième Vise et le Puits sceptique. Le Puits sceptique est décerné chaque année à une personne ou à une organisation qui a adopté une position exceptionnellement peu critique, méconnaissant totalement la diffusion ou la vulgarisation des connaissances et de la science.

Sources :

Pepijn van Erp & Peter Zegers, How Galileo’s measurements led to the gas chambers, or Mattias Desmet’s shocking sloppiness (2022).

Pepijn van Erp, Prof Mattias Desmet claims to have witnessed open-heart surgery performed under hypnosis without any anaesthesia (2022).

Peter Zegers, Mattias Desmet is no Kondiaronk (2022) en anglais.

Anoniem, Tegenwind – aflevering 2 : Mattias Desmet (2021) en néerlandais.

Geerdt Magiels, Over virussen, feiten en (schadelijke) meningen (2021)

https://twitter.com/peterzegers/status/1569356858024165378 (On n’a pas besoin de mentionner Rothschild). Le fragment se trouve  à 1:36:04 de la vidéo de la chaîne YouTube de Brecht Arnaert: https://youtu.be/hp255mGRJ0w en néerlandais.

Romy Volders, Beweringen professor Mattias Desmet omtrent corona kloppen niet altijd (2021) en néerlandais.

Ronald Friend, Yvonne Rafferty & Dana Bramel, “A puzzling misinterpretation of the Asch ‘conformity’ study” in : European Journal of Social Psychology, Volume 20, Issue1 January/February 1990 pp. 29-44.

Le seminar du Karl Jaspers Society of North America sur YouTube : https://youtu.be/7MALgTAVL7M Les cinq commentaires critiques sur le livre de Desmet : https://existenz.us/volumes/Vol.15-2Index.pdf

Mattias Desmet, De psychologie van het totalitarisme. Pelckmans, Kalmthout 2022.

Mattias Desmet, The Psychology of Totalitarianism. Chelsea Green, White River Junction (Vermont) 2022.

Mattias Desmet, Some notes on the tragicomic attempt to burn me at the stake (2022).

Traduction d’un article publié en néerlandais dans “Wonder en is gheen wonder” #4 (décembre 2022).

Traduzione in italiano:

La mancanza di rigore, gli errori clamorosi e le delusioni del professor Mattias Desmet